Vibrations #10 : La Maison des Peuples

La Maison des Peuples à la flèche d'or - chronique pd - Friction magazine

J’ai toujours été un électron libre, dans ce genre de bandes. Pas envie de perdre mon identité, ma capacité d’agir. OK c’est OK, tu fais bien ce que tu veux mec, mais c’est jamais toi qu’on appelle en premier pour boire un verre, toujours toi le dernier au courant de trucs, et tu passes à côté de plein de détails en étant pas là tout le temps, des détails qui deviennent des références, des private jokes, bref, tu t’exclus toi-même en n’étant pas constamment dans le crew. Par la force des choses, quand tu es électron libre, tu dois faire beaucoup plus d’efforts que les autres pour maintenir le contact, qu’on te considère comme autre chose que le mec qui vient de temps en temps. C’est à toi de relancer, à toi de proposer, parce que le monde tourne, et sans qu’on s’en aperçoive, t’es déjà dehors. Surtout dans les milieux militants.

Alors quand j’ai reçu ce SMS : “Venez participer au grand banquet (…) un nouveau lieu s’ouvre rue de Bagnolet la maison des Peuples, venez nombreuses”. Je n’ai pas hésité. C’était un zbeul sans nom j’avais réussi à me barrer de la place d’Italie en passant par une cour d’immeuble avec quelques meufs qui connaissaient le terrain. J’avais qu’une envie : un peu de repos loin de la violence ultime des flics qui nassent et qui tabassent.

Ça fait quelques temps que l’idée tournait dans les réseaux anarcho/toto/écolo radicaux : ouvrir un lieu de partage et de lutte en plein Paris. Parce qu’il y a besoin de lieux pour lutter, c’est indispensable. Sans local syndical tu te fais manger par le patron, dans le reste de la vie c’est pareil. Là, c’est la Flèche d’Or, cette ancienne salle de concert, plus rock tu meurs, sur la petite ceinture. Quand j’arrive, il y a déjà une petite centaine de personnes, je dis bonjour à quelques camarades que je connais, tout le monde débriefe ce qui s’est passé Place d’It, tout le monde est choqué, je crois.

Il y a des affiches, le squat a été ouvert quelques jours plus tôt. Tout s’organise doucement. Quelques règles, notamment sur l’alcool : c’est la patte XR, je me dis. Ils ont un discours clair là dessus : un lieu de lutte, s’il risque d’être évacué, il faut le tenir, et pour le tenir, il faut être sobre. “Si on s’est fait évacuer d’Italie 2, l’autre fois, c’est parce qu’un grand nombre d’entre nous était trop ivres pour lutter. Ça compte, je te jure”. 

Moi la question de l’alcool je m’en fous un peu : je bois une bière, je suis hyper content de voir un lieu comme ça s’installer, avec une banderole Queer Révolutionnaire, en plus, ça fait chaud au cœur. Il y a des gens du festival Avides Tempêtes, on a envie d’imposer une présence queer dans ce lieu et dans les luttes en général. Il y a Thibaut et Pauline, on rigole, on écoute la fanfare, on parle de la soirée qui s’annonce, on s’énerve pour rire contre quelqu’un qui n’a pas compris et qui a ricané quand j’écrivais “Transpédégouines révolutionnaires” sur la liste des collectifs présents, et l’AG commence.

Bordel, c’est bien organisé : des commissions, des règles provisoires en attendant la vraie AG de demain. Ce soir, c’est juste pour caler quelques trucs. Après la journée qu’on vient de passer, on a tous envie de pas passer la soirée en réunion. C’est là qu’on entend parler pour la première fois des proprios : trois ou quatre gars sont dehors, je pense que c’est les vigiles du Mama Shelter qui est en face. Le proprio de la Flèche d’or possède aussi ce scandaleux truc de bourges branchés. 

Je vois Pauline, qui a réussi à rencontrer Antoine, le mec de BFM de la semaine dernière. L’histoire est déjà terminée: “Quand je me suis rendu compte qu’il avait cinq ans de moins que moi, ça m’a complètement bloquée, j’avais l’impression de faire quelque chose d’immoral. Alors quand il a bredouillé qu’il me proposait d’aller chez lui pour la nuit, j’ai rigolé et j’ai décliné”. Je lève les yeux au ciel : Pauline a des blocages…

La soirée s’écoule, et ça fait du bien d’être entre gens de bonne compagnie: anticapitalistes, antisexistes et autogestionnaires. Certains dorment ici,  moi je me tire avec quelques camarades queer à une fête dans une cave où quasiment tout le monde est torse nu et où on te taxe facilement une gorgée de ta bière pour prendre du G à la sauvage au fond du dancefloor.

Je me réveille le lendemain à 18 heures : il fait déjà nuit, mon chauffage est en panne, et il y a un mec dans mon lit. J’ai envie d’être seul. Très très envie.

Je zone sur twitter: la Maison des Peuples est assiégée par la police. C’est fini. Ça n’aura pas tenu 48h…

Achille est sur Twitter.

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