Vibrations #13 : Pink Bloc

Il y a un mouvement social. Ça prend. C’est toujours ce que je me dis, au début, je me dis : ouah, ça sent le grand soir, ce machin-là. Regarde, les gens ne parlent pas de retraite, ils parlent de capitalisme et de projet de société. En ce moment, c’est l’enthousiasme. En plus il y a le Pink Bloc.

L’autre jour, c’était fou: le bloc du Collectif de Libération et d’Autonomie Queer marchait en tête de cortège, il y avait la moitié de Paris dans les rues, et je l’ai vu : Kamil. Et j’ai du quitter la marche, mon cœur battait trop vite. J’ai inventé un mensonge, j’ai dit aux amis que j’allais rejoindre une copine dans le cortège CGT. Cette bombe dans mon myocarde. Je suis entré dans le premier bar et j’ai commandé le rhum le moins cher. Trois fois.

Kamil. ça fait dix ans que je n’ai pas vu mon premier amour, et avec tout ce temps, et parce que tout ça s’était passé à Prague, j’avais petit à petit rangé ce souvenir au rayon des songes. Les jours étranges de Prague étaient devenus de moins en moins réels. Je suis seul au fond du bar, l’ivresse me gagne. Le retour de Kamil dans ma vie: je peux faire comme si je ne l’avais pas vu et ne pas lui dire que je suis à Paris aussi. Je peux éviter que nos trajectoires ne se collent à nouveau. En dix ans, on a le temps de fantasmer une aventure adolescente, on a le temps de la sublimer et de s’interdire d’y retoucher, comme un coquillage ramassé enfant, qu’on regarde de temps en temps mais qu’on n’ose pas toucher et qu’on laisse, sans trop savoir pourquoi, au fond d’une boite au fond d’un tiroir.

Kamil. Il avait vécu à Paris, je le savais, mais je ne m’étais jamais imaginé qu’il pourrait y revenir. Il était impossible que nous vivions à nouveau dans la même ville. Kamil, c’était du passé. Il s’était passé tant de chose entre lui et maintenant. Tellement de choses. Rien que ces derniers mois… J’ai l’impression qu’il s’est écoulé des années depuis les événements de cet été. Mes souvenirs de lui sont fragmentés, recollés, et, je dois le dire, amoureux et passionnés. C’est de lui que je parle quand je parle de passion. Quand quelqu’un me demande si j’ai déjà été amoureux au point où il n’y a plus que toi et l’autre, c’est à Kamil que je pense. Et à la honte que j’ai d’avoir laissé se refermer la parenthèse. J’avais repris ma vie rennaise, celle que je connaissais, et j’avais rapidement oublié les dangers des jours étranges de Prague. Oubliés, au point de n’avoir pas répondu aux dernières lettres de Kamil, puisque l’histoire était terminée, il n’était pas utile d’entretenir le feu mourant. J’aurais pu y aller pendant les vacances, j’aurais pu l’inviter, nous aurions pu vivre quelque part, tous les deux. J’ai préféré la sécurité des études et de la vie que je connaissais…

Nous étions si jeune que sa peau avait le goût de sucre. J’avais dix-huit ans. A dix-huit ans, on a trop peur, pas vrai?

Oscar travaille dans le quartier, il me rejoint au fond du bar et fait des yeux amusés quand il voit les verres vides sur la table. Un meilleur ami ne fait pas de réflexion quand ce n’est pas le moment. Dehors, la manif se termine, il y a des escadrons de flics dans la rue. Ils font peur, tout le monde les fuit, tout le monde les déteste. Oscar s’assied, prend une bière, et je lui raconte l’histoire. Il sait qui est Kamil, il était là quand je suis rentré de Prague, j’avais mis quelques mois, mais j’avais fini par leur dire, à mes amis, que j’avais vécu quelque chose d’indicible, ces nuits-là, et le long de la Berounka. 

“Allez viens, Achille, on quitte le quartier, il y a des flics partout, on sera mieux à l’appart. On a de la route à pied pour Montreuil. Ca te fera du bien de marcher.

— On picole un peu à l’Escale?

— Si tu veux, si tu veux. Mais tu crois qu’il t’a vu, lui?

— Impossible, j’étais cagoulé.

— Quelle histoire, quand même. Putain, dix ans après, et ça te fait cet effet…”

Dans le bar, on rencontre quelques copines, qui débriefent la manif, tout le monde est content de la tournure que ça prend, cette révolte. Je ne parle pas trop, je suis encore ivre des quelques rhums de tout à l’heure. Oscar leur raconte l’histoire, tout le monde est très excité et je commande un autre rhum. Pauline me prends à part au comptoir et mets ses deux mains sur mes épaules :

“Bon maintenant ça suffit, Achille, tu prends ton courage à deux mains et tu trouves son Instagram. Tu veux que je t’aide à le retrouver?

— Je connais juste son nom, tout le monde prend des pseudos sur Insta.

— Pas tout le monde, non, il y en a qui ont envie qu’on les retrouve.”

J’ai son Insta. 

J’ai ses photos. Le rythme du coeur. Invitation envoyée.

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