Vibrations #14 : Le belvédère

Quelques jours après la manif où j’ai revu Kamil. C’est terrible: nous avons rendez-vous dans la soirée. Nous n’avons échangé que quelques messages sur Instagram, juste de quoi nous donner rendez-vous dans en haut du belvédère de Belleville. C’était très froid. Filer à vélo en écoutant Bashung parler du Vercors. Tout le monde vit au ralenti dans Paris, c’est une vraie joie, c’est l’oeil du cyclone du mouvement social. Toutes les stations de métro sur mon chemin sont fermées. Les dernières centaines de mètres, ça monte, je transpire, un peu aussi parce que j’ai peur.

Kamil est accoudé au parapet du Belvédère, il regarde Paris s’étouffer dans la brume. Silencieusement, je m’approche, et il ne bouge pas. Il me regarde un peu, du coin de l’oeil. Il est impressionnant.

“Quand je vivais ici avec ma mère, c’est ici que je venais tromper la solitude. C’est un endroit pour les gens tristes.”

Je me rappelle immédiatement de son léger accent, de son phrasé abrupt et de la poésie de sa pensée. Il tourne la tête, nous nous regardons silencieusement pendant quelques secondes. Il n’a pas beaucoup changé, il est simplement plus vieux, plus marqué, mais il n’a pas le sourire en coin qu’il avait constamment quand nous étions à Prague.

— Kamil, il faut que je te dise, c’est très fort, pour moi, de te revoir. Très puissant.

— Moi il faut que je te dise que je n’en ai pas grand-chose à faire, tu sais, Achille.

Je me demande s’il blague, si c’est du mauvais goût. Un cynisme blessant.

— Ça fait deux ans que je suis ici, Achille. Je sais que tu vis pas très loin, je t’ai aperçu plusieurs fois dans des soirées. Au début, je me disais que j’irais te voir, parce que j’ai passé beaucoup de temps à regretter que tu sois parti et que tu aies arrêté de me répondre. Et puis je me suis rappelé que tu avais le choix, que tu avais choisi de mettre un terme à nos jours heureux. Peut-être que tu avais une bonne raison, peut-être que tu avais simplement la trouille, mais tu avais choisi, je devais donc respecter. 

Il me regarde dans les yeux. Autour, quelques passants tentent de repérer quelques monuments. On voit le Panthéon et la tour Eiffel. Un vent glacial siffle dans la structure métallique du Belvédère. L’hiver s’installe. Je sens une larme couler.

— Alors voilà Achille, je sais pas ce que tu t’imagines, mais moi j’ai vécu des semaines et des mois sombres après ton départ. Et c’est une cicatrice que je ne veux pas rouvrir. Je ne veux pas toucher à ce que c’était, pour nous, Prague. Et je ne veux pas savoir ce que tu es devenu. 

Je ne dis rien. Je suis foudroyé par la lourdeur de ce qu’il dit. C’est injuste et cruel à la fois. Je ne peux rien dire, il y a dans mon ventre quelque chose de douloureux. La nuit tombe sur Paris, le soleil pâle se perd dans l’Ouest, et les lumières de la ville s’allument une à une. 

Kamil se frotte les yeux et renifle.

“Tu sais, Kamil, moi aussi j’ai été triste, j’ai mis du temps à me remettre de tout ça. J’ai repensé à Prague pendant longtemps, c’était une aventure hors du temps. J’ai eu peur, oui, et j’ai arrêté de te répondre.

— Je m’en fiche, Achille, tu comprends ? Il ne s’agit pas de toi, là. Il s’agit de me protéger. Je vais partir, et je te demande de ne plus me contacter. Je voulais juste te dire ça”.

Il est terriblement beau et terriblement triste.

Dans un mouvement, Kamil pose sa main sur mon épaule, me regarde une dernière fois, et répète : “Ne me contacte plus”.  Il s’en va, sans rien dire, et je reste tétanisé par la violence de l’instant. Le parc de Belleville ferme, et je songe, seul, à ce qui vient d’arriver. C’est une catastrophe.

Il semble que je ne verrai plus Kamil, et je crois que je m’étais imaginé que ça pourrait marcher à nouveau. C’est le début des jours mélancoliques. C’est Noël dans les vitrines et rien n’est plus triste que la fausse neige sur les sapins en plastique. 

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