Vibrations #21 : Tout le monde déteste le Rex Club

Temps de lecture : 6 minutes

Il est 4 heures dans le Rex Club. Cela fait des années que je ne vais plus dans ce sous-sol straight, trop conformiste et ringard pour avoir de l’intérêt, mais trop important dans ma découverte de la nuit pour que je le déteste. J’y passais mes week-ends quand je suis arrivé à Paris. Ça semble tellement loin maintenant. Vite, vite, il faut profiter, il faut vivre. T’as vu, le sentiment d’urgence se réveille pour un oui ou pour un non, en ce moment. Et ce sera pire au printemps, au temps des Buttes Chaumont.

Angoisse

L’équipe de sécu est une bande de salopards. Ils intimident, ils recalent une bande de garçons parce qu’ils ne sont « pas accompagnés », ils pratiquent des fouilles illégales. Il faut leur dire à ces gens-là, que quand on traite les gens comme du bétail, souvent, les gens finissent par se comporter comme des cons. A peine ai-je passé l’épreuve de soutenir leur regard menaçant pour qu’ils me laissent rentrer, déjà je sais que je ne remettrai plus les pieds dans cet endroit merdique, où tout est sous contrôle. Il y a un vigile à chaque coin du dancefloor.

« Je lui réponds, pour faire genre, que s’il ne s’occupe pas de la politique, la politique s’occupera de lui. »

L’angoisse. Avec Oscar et les autres, on est scandalisés par la manière dont on se sent mal accueillis et oppressés dans ce qui est désormais légitime d’appeler une machine à fric sans âme. Dans la queue des toilettes, je croise un gars, nous discutons, il est beau et il « déteste la politique ». Je lui réponds, pour faire genre, que s’il ne s’occupe pas de la politique, la politique s’occupera de lui. Comme un bon gauchiste qui connaît ses punchlines sur le bout des doigts. Enfin qui doit se les faire rappeler par Baron Noir. Et ça c’est honteux. Plus la politique te déçoit, et plus tu dois en faire, espèce de petit con.

Lieux

Je crois que je ne peux plus draguer des gens de droite. C’est fini. Avant, j’acceptais d’être leur jouet de contradicteur à condition d’avoir le privilège de leur cul. Je le voyais comme une vengeance ou une victoire, maintenant c’est terminé. Ils sont trop dangereux.

Dans Lettre à mes copains pédés, Leslie dit quelque chose que je ne savais pas que je pensais. Les pédés de gauche, ils vont où, en vrai ? Où est notre lieu de sociabilité de camp, notre lieu où on fomente, en alliances, notre révolution queer, anticapitaliste ? Pourquoi est-on obligés de se coltiner des lieux aussi pourraves ou aussi éphémères ? Les copines gouines, elles, n’ont peut-être qu’un lieu de drague et de socialisation, mais bon sang ce qu’il a du chien, ce lieu. J’ai le sentiment qu’il n’y a pas de bar pédé politisé de gauche. Mais je me trompe peut-être.

Ringards

La vie pue comme les chiottes du Rex, où les gens prennent encore de la coke, alors que ça aussi c’est ringard. C’est fini, ça, les files d’attente, et tout. La fête est cool quand elle est libre, quand elle est sans limites et quand elle est hors de contrôle. Donc sans coke et sans mecs sous coke qui expliquent, qui touchent et qui sont des bâtards.

Tu vois la sculpture qui est sur le rond point de la porte de Bagnolet. Ce réverbère immense tordu sur lui-même comme un sac de nœuds ? Quand je passe devant à vélo, peu importe le temps, je m’arrête et je joue dans ma tête à imaginer comment le détordre. Ca veut dire quoi, ça, docteur ?

« La fête est cool quand elle est libre, quand elle est sans limites et quand elle est hors de contrôle. »

Le mec m’explique que c’est pas un souci aujourd’hui, d’être gay. Mais 5 minutes plus tard, il me raconte l’histoire horrible de son adolescence quand au lycée, son homosexualité s’est sue, ses potes à qui il faisait la bise jusque-là se sont mis à lui serrer la main. Elle est triste, cette histoire. Il y a pire, c’est sûr, bien pire. Mais elle est l’illustration de ce qui se vit dans toutes les adolescences : la cruauté, contre laquelle tu ne peux pas grand-chose. Tu ne peux même pas t’énerver : on te reprocherait d’être sanguin, ou hystérique.

Quitter le Rex

Est-ce que le gars avec qui je discute est devenu de droite parce qu’il a cru comprendre, au lycée public de Chambéry, en 2012, que la vie était un truc où il fallait manger ou être mangé ? La droite est-elle la conséquence des frustrations et du manque d’amour dans les adolescences ? Est-ce qu’à ce titre là, on peut réellement détester un mec comme Côme ? Ce mec qui, dans la queue des chiottes du Rex, t’explique d’un trait de plume, dans le plus grand des calmes, qu’on vit dans une société féministe et que la preuve c’est que l’une des vigiles est une femme.

Vitesse extrême

4 heures 20, il est encore temps de dire que ça suffit, ces bêtises, qu’il y a plein d’autres choses à faire que de laisser du fric à ces nazes. En tête de liste, il y a cette soirée, Vitesse Extrême. Ça se passe dans ce club chelou tenu par des bikers dans lequel je suis déjà allé quelques fois.

J’y suis avant 5 heures, on me vend une place à moitié prix parce que la soirée est presque terminée. Il y a des gens dans tous les sens, la fête est libre, libertaire, et je suis heureux. La musique est folle. Sur le dancefloor, je rencontre un garçon, Enes, et lorsque le club ferme, nous traversons tous les deux le parc pour rentrer chez moi, contemplant le jour naissant. Et nous nous racontons nos vies, et je lui raconte ma soirée. Nous rions beaucoup quand je lui raconte le Rex Club. Il me dit « Mais tout le monde déteste le Rex Club ».

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