Vibrations #34 : Belle Île, partie 8

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Je me suis éloigné de quelques mètres, et je regarde Augustin et derrière lui il y a la mer, massive et noire, et le phare de la pointe des chats de l’île de Groix que je connais tant, qui envoie son rayon dans le silence, dans le clapot, dans l’éternité. Un petit vent s’est levé, et il fait remuer les mèches de cheveux qui tombent sur le visage mouillé de larmes d’Augustin. Est-ce qu’on doit pardonner aux salauds simplement parce qu’ils ont de bonnes raisons ? Est-ce qu’il faut accepter d’excuser, de trouver des excuses ? L’air est saturé de chagrin.

Pour le moment, il y a simplement la MDMA qui transforme ce que je vois et ce que je sens.

« Augustin, t’as pris des trucs ?

— Tu crois que je suis défoncé ?

— Bon écoute, moi je te propose qu’on reparle de tout ça demain, et qu’on profite de la soirée tous les deux.

— Achille, tu vois pas que je suis pas en état ?

— Ce n’est pas un problème, ça ».

On fait des trucs bêtes quand on est défoncé. Comme filer une pilule à un garçon qui ne va pas bien. En lui disant que ça va aller mieux avec ça. « Ca va aller mieux avec ça », sérieusement.

Je me suis approché d’Augustin, toujours contre la grosse roche qui l’abrite de la brise, et il met un instant sa tête contre mon épaule. De ces instants, j’en ai des souvenirs presque neufs, des souvenirs en parfait état. Il sèche ses dernières larmes, je lui dis que je suis désolé, que je ne peux pas l’aider tout de suite, enfin pas autrement qu’en lui donnant un taz. C’est probablement cliché, mais je pose sur ma langue le comprimé rose fluo, et je l’embrasse pour qu’il avale, avec ma salive et la sienne, ce qui lui permettra de me rejoindre dans la sensation de plénitude. 

« Tu me pardonnes, Achille ?

— Je ne peux pas le savoir, j’ai besoin de temps, tu sais.

— Je te le demande.

— Mais ce n’est pas toi qui décides ».

Depuis le sommet de la pointe, on voit toujours les zébrures lumineuses et on perçoit un vague vrombissement de la fête. En bas, on joue de la psytrance. On joue du sérieux, et il y a de plus en plus de monde sur le sable, devant les enceintes. Augustin attrape ma main, et nous contemplons quelques instants le fracas des embruns sur les rochers affutés d’un côté, et le déferlement lent sur la grève de l’autre. Nous écoutons silencieusement ce qui s’impose à nous : mer, vent, ténèbres.

Dans ma main, je sens celle d’Augustin moitir. Il est en train de monter. Les choses vont devenir intéressantes. Je me sens tomber amoureux, aussi. Je sais au fond de moi que je fais une erreur, mais c’est particulièrement dans ces moments que je néglige les alertes qui sonnent en moi. Que je fais comme si je ne les entendais pas. Que je me laisse aller sans réfléchir. Sans résister. Nous nous asseyons sur les marches en bois, à flanc de falaise, et nous nous enlaçons et il glisse sa main contre mon ventre, et nos nez se touchent presque, les yeux plantés les uns dans les autres. Je caresse sa nuque et son cou, il est d’une douceur encyclopédique. Je ne sais pas combien de temps dure ce câlin et ces baisers, cette tendresse infinie, et nous nous oublions dans les caresses pudiques, les yeux clos. J’ai des sensations d’infinité. 

Quelques minutes, peut-être une heure plus tard, Mathilde nous retrouve sur le sentier, au même endroit. 

« Augustin, Achille, vous êtes là. Venez, vous allez rater toute la soirée ».

Devant les enceintes monumentales, il y a beaucoup de monde, les corps sont humides et je vois, au fond, Jérôme, qui embrasse une fille en dansant. Nous sommes l’un contre l’autre, avec Augustin, et nous bougeons comme les algues au fond de la mer, oscillant lentement, et parfois j’embrasse son cou, et parfois il m’embrasse. Cela dure des heures, sans sortir de cette espace-temps isolé, comme je n’en avais pas connu depuis longtemps, depuis Prague, peut-être. A Prague, personne n’était pieds nus sur le sable. C’était plutôt boots sur béton brut, friche industrielle, et visages émaciés. Rien à voir avec les peaux bronzées et l’air de la mer.

Augustin glisse dans mon oreille : « viens on se barre d’ici, je n’ai plus envie de danser ». Quand ce moment là arrive, j’ai toujours envie d’en reprendre deux fois plus, de tromper la fatigue avec encore plus de drogue, mais là, c’est comme si j’avais simplement envie de changer d’atmosphère. De me retrouver à nouveau seul avec lui, en fait. Mathilde veut nous accompagner, Augustin lui dit que non, ça ira. Je crois que c’est ce qu’elle voulait entendre. Elle est attachante, finalement, avec ses fantasmes d’entremetteuse.

Nous sommes à vélo, et Augustin a une petite bouteille de rhum, que nous nous passons en roulant, ce qui nous fait faire des embardées vers les fossés. Le jour commence tout juste à poindre. Je fais exprès de rouler derrière lui pour le voir pédaler, dans sa chemise légère et son short en jean. Nous passons devant deux menhirs que tout le monde connaît ici sous le nom de Jean et Jeanne. Augustin veut me raconter la légende, je lui fais remarquer que tout le monde la connait, qu’il ne va pas m’impressionner.

Les champs de blés sont moissonnés, et il ne reste sur la terre que les naissances des tiges jaunes, comme si on avait passé le champ à la tondeuse à cheveux. Il y a des prairies vertes et jaunes où paissent des moutons nains, parfois un âne, séparées entre elles par des haies roncières ou des lignes de pins maritimes. Le silence est presque total, il n’y a que le cliquetis de mon vélo mal réglé, et les sifflements d’Augustin qui a peut être trop bu. Au loin, il me semble entendre la corne de brume du premier bateau. La descente pourrait devenir mélancolique, si je n’étais pas avec lui. 

« Tu veux dormir chez moi, Achille ?

— Ma caravane n’est pas assez bien pour toi ?

— C’est juste que mes parents partent dans quelques heures, pour voir ma tante à la Trinité pour quelques jours. Quelques heures et on a la maison pour nous.

— Mais tu veux qu’on attende où ?

Tu verras ».

Il a un sourire malicieux.

« Tu sais, on n’est pas obligés de dormir ensemble. J’ai l’impression que tu as un blocage avec ça. C’est pas la peine de te forcer ».

Il donne à sa réponse un air solennel, peut-être par ironie, et il me saisit par l’épaule.

« Promis, je ne t’abandonnerai pas au réveil ».

Nous arrivons chez lui. C’est une grande villa en pierre, entourée par des palissades sur lesquelles on a fait courir des glycines blanches. Nous contournons la maison par l’allée de pavés plats et Augustin m’entraine vers le jardin, à l’arrière. Il y a une piscine, et des terrasses de bois sombre pour y accéder. Au fond, il y a une dépendance : un petit pavillon, plus récent. Augustin me demande de faire moins de bruit : ses parents pourraient nous entendre. Il a l’air paniqué, ça m’amuse. Nous entrons dans le pavillon : une seule pièce, un canapé et surtout un énorme tas de voiles dépareillées, parfois trouées, emmêlées.

« Voilà, on peut parler, dit-il lorsque la porte est fermée.

— Dis, Augustin, ce que tu m’as dit tout à l’heure, j’aimerais qu’on en reparle.

— Je ne crois pas que ce soit le moment, Achille, j’ai juste envie de dormir.

— OK.

— Avec toi ».

Nous déplions le canapé et nous servons des voiles comme de couvertures et nous nous endormons dans un chaste sommeil tandis que les molécules psychotropes s’émiettent et s’évaporent. Je m’endors en me remémorant chaque instant de cette nuit.

Après quelques heures de sommeil, je n’arrive plus à rester immobile. Je crois que je m’en veux de m’être laissé encore étourdir par Augustin. Je m’étais promis que je le détestais, et que la prochaine fois que je le verrai je lui mettrais mon poing dans la figure. Il y a cette inextinguible rage contre moi-même. Je suis tenté de me faire la malle, en fait. C’est vrai, quoi, je ne suis pas la variable d’ajustement de sa capacité à s’assumer.

Je me réveille tout à fait, et je m’étire en le regardant, plongé dans un sommeil qui lui fait bouger les yeux derrières ses paupières et qui le fait respirer lentement, profondément. Dans l’innocence de sa peau neuve. Je n’ai pas été victime de viol, moi, je ne peux pas juger sa douleur, et sa difficulté d’être lui-même, bien sûr. Je ne connais rien à sa douleur d’être soi. Mais je connais sa difficulté à s’empêcher de faire souffrir. Se réveiller en colère. Voilà ce que me faisait la drogue. Je l’avais presque oublié.

Il n’y a personne dans le jardin, et le soleil éclaire toute la petite cour autour du bassin. Je plonge d’un coup dans l’eau douce et froide, puis je laisse le soleil me sécher, allongé sur les planches.

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