Act Up, mais pas trop fort

Hier sortait 120 Battements par minute. Hier, quittant la campagne toulousaine, j’ai dû prendre mes baskets, le bus et le métro, pour arriver devant la petite salle d’un cinéma d’art et d’essai – celui-là même qui a été racheté et sauvé il y a un an, parce que l’Utopia, ça marchait pas. Outre mon amour des petits coins sombres et des salles intimistes, mon périple était contraint par la force des choses, c’est-à-dire par la politique des institutions cinématographiques.

Toulouse compte neuf cinémas en centre-ville, douze autres si on sillonne la banlieue. Toulouse, comme partout en France, est une ville où la fin de l’été laisse fleurir en tête d’affiches les premiers films primés quelques mois plus tôt au rendez-vous de « la fine fleur du cinéma mondial ». Toulouse, c’est aussi la ville où est implantée Act Up Sud-ouest, la seconde branche française de l’association. Pourtant, hier, Toulouse, comme de nombreuses villes en France, ne projetait le Grand Prix du Festival de Cannes que sur deux écrans. Deux écrans, c’est petit pour près d’1,3 million d’habitants.

Le 23 août, le Grand Prix de « l’événement culturel le plus médiatisé au monde » ne disposait donc que de 310 séances sur tout le territoire, c’est-à-dire 2,9 fois moins que Cars 3 au même moment. Le 23 août 2017, on laissait au placard le petit triangle rose qu’Act Up exhibait dès 1989 dans les rues de Paris, rappelant aux passants – au gouvernement – que les séropos, les pédés, les gouines, les biEs, les trans, les toxicos et les travailleurSEs du sexe existaient, et mouraient, dans l’ignorance et l’incurie d’une fin de siècle.

On aurait pu croire que le relatif battage médiatique s’activant ces derniers mois autour de 120 Battements par minute marquait enfin une reconnaissance, sinon un mea culpa envers ceux que l’on remisait au silence des tabous. Nenni.

Une fois de plus, il faudra donc réaffirmer, contre les premières évidences, que l’homophobie, que la sérophobie, ne sont pas qu’une histoire de coups et de crachats, d’insultes et d’humiliations. « SILENCE = MORT » placardent-ils. Il faut le prendre au pied de la lettre. L’ignorance est coupable : ne pas savoir, c’est être coupable ; refuser de savoir, c’est être coupable. Pas une culpabilité de bourreau, mais de complice – donc de bourreau.

La visibilité des luttes et des personnes dans ce contexte n’est pas une afféterie mais une question de survie. Le « qui de la poule ou de l’œuf » de l’éternel débat entre le droit à l’indifférence et le droit à la différence est une question mal posée. Il s’agirait plutôt d’acter, une fois pour toutes, une responsabilité face à autrui, qui passe au premier chef par l’octroi d’un regard, et d’une oreille alerte.

« HISTORY WILL RECALL » scandaient-ils. Mais le 23 août 2017, à Toulouse comme dans de nombreuses villes en France, il n’y avait que deux écrans pour les pédés, et pour les plus de 41 000 morts du VIH.

Alors Act up, mais pas trop fort, la séance commence, dans le noir et le silence : ainsi de nos Utopies.

Léa Polverini

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