On a lu « Sous le lit » de Quentin Zuttion

Alors qu’il faut encore attendre un peu plus d’un mois avant la publication aux éditions Payot de Touchées, la prochaine BD de Quentin Zuttion, dont j’ai pu avoir un aperçu et dont je ne manquerai pas de reparler ici, c’est avec un plaisir certain que je feuillette Sous le lit, rééditée aux éditions lapin. Je ne connaissais pas encore vraiment le travail de Quentin Zuttion au moment de la première édition. Bien sûr, j’avais entendu parler de son travail chez Madmoizelle, mais je dois bien avouer qu’à l’époque, je ne suivais ni le site, ni ses collaborateurices. Puis il y a eu Chromatopsie et Appelez-moi Nathan. Et les rencontres autour de pintes de bières dans la moiteur des nuits parisiennes. 

Quentin Zuttion : sous le lit. Auteur de bd gay qu'on aime

C’est donc d’un oeil complètement partial que j’entre dans la lecture de cette bande-dessinée. “Attention, j’étais encore un bébé”, m’a prévenue l’auteur. D’un oeil partial mais bienveillant, donc. D’emblée, la note de l’auteur m’émeut. Il y est question d’un jeune adolescent qui s’éveille à sa propre homosexualité, dans le secret et les rencontres cachées. Il y est question de l’éveil au sexe aussi, et à ses risques. Les mots sont tendres et doux, comme Quentin Zuttion d’ailleurs. Le spectre du VIH plane sur ces premiers émois, et l’auteur porte un regard très délicat sur le jeune homme qu’il était. 

“De quoi j’avais envie? De trop de choses, mais surtout de provocations adolescentes. Boire, fumer, baiser, s’y risquer. De quoi j’avais peur ? De tomber malade, ou bien peut-être de subir la terrible exclusion de ceux qui le sont ?” 

C’est avec un pincement au coeur que je commence à tourner les pages de Sous le lit. Les premières planches nous plongent dans l’angoisse d’une salle d’attente, les minutes passent, le médecin est en retard. Un jeune homme, blond, patiente, tendu. Le trait est un peu hésitant, encore, celui d’un jeune bédéaste. 

Deuxième séquence, retour en arrière. La fête, puis le corps. Gros plans. Un corps seul, alors que la relation, le sexe, est sous-entendue. Un corps seul et un peu perdu, peut-être. Un corps qui s’enfuit après la nuit. Lorsque le personnage retrouve sa mère, elle lui tend un plat de spaghettis. La lesbienne en moi ne peut s’empêcher de sourire, en pensant aux discussions que j’ai eues avec Quentin Zuttion au sujet de La Vie d’Adèle. Alors que ces pâtes cristallisent quelque chose que je n’aime pas du tout dans le film, ici, elles me font sourire, parce qu’elles incarnent le cocon familial, la bienveillance d’une mère. Le propos devient plus clair grâce aux cases qui évoquent les recherches sur internet, liées aux risques d’un rapport non-protégé. Dans les planches qui suivent, l’utilisation du noir et blanc, à peine teinté de bleu, renvoie aux rêves, érotiques, aux corps mêlés. On aperçoit ici la poésie de l’art de Quentin Zuttion, la délicatesse qui se déploiera dans ses ouvrages postérieurs. 

extrait de la bd ede Quentin Zuttion : sous le lit. Auteur de bd gay qu'on aime. Friction magazine

L’insouciance adolescente se heurte aux premières angoisses liées à la sexualité, les risques de transmission et tout ce qu’ils véhiculent d’inconnu et d’appréhension à un âge où l’on commence à peine à baiser. “Aujourd’hui, on fait la vie” résume Emilie, l’amie lesbienne de Valentin, le personnage principal. Le spectre du VIH plane sur les premières rencontres, alors que l’adolescence veut vivre. Cette vie, c’est celle qu’on retrouve ensuite dans les planches qui racontent une soirée en appartement, Emilie danse avec Laura, Valentin discute avec Sam. On se replonge dans ces années, probablement communes à tous et toutes, alors que l’on était encore dans l’obscurité du placard et où l’amitié tenait lieu de tout, mais surtout d’espace où être soi-même ou plutôt où se chercher. 

“Pourtant c’est souvent dans la marge qu’on écrit les trucs les plus intéressants.”

Un nouvelle case en noir et blanc, à nouveau teintée de bleu, s’étend sur toute la surface de la page. Un baiser. Le procédé a quelque chose de saisissant dans ce qu’il dit des premiers émois et de leur intensité. L’exploration du désir adolescent se construit dans un parallèle entre Valentin et Emilie, au travers des rejets, des envies, des angoisses, mais aussi du placard et de la solitude qu’il engendre. Les scènes de sexe laissent la place aux échanges entre les différents personnages autour de leur quête d’identité. Comment savoir que l’autre est lesbienne ? Comment exprimer l’attirance ? Comment communiquer ses sentiments ? 

La solitude et le poids des secrets se voient encore plus clairement dans les planches qui suivent et qui racontent une nuit de fête. Au détour d’un regard, Valentin croise celui avec qui il avait passé la nuit au début de la bande-dessinée, la légèreté d’une soirée entre ami.e.s s’oppose alors aux tourments de l’incertitude. 

Si la fin de la bande-dessinée est plus légère, comme un happy end, et s’ouvre sur la perspective d’un dépistage et d’un coming out, Sous le lit nous replonge dans cette époque pas si lointaine de la découverte d’une sexualité à la marge et perçue comme anormale, honteuse, devant être cachée et tue. Il y a quelque chose d’éminemment touchant dans cette première bande-dessinée, à la fois hésitante et saisissante. D’une certaine façon, on referme Sous le lit avec une pensée pour l’adolescent.e que l’on a été mais aussi avec le soulagement de se dire que cette période est derrière nous. 

Sous le lit, Quentin Zuttion
éditions lapin
Paru le 14 juin 2019

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