Vibrations #24 : Baiser dans un filet au dessus du dancefloor

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Je suis allé passer quelques jours à Rennes, voir mes vieux amis Bretons. Le samedi soir, il y avait cette fête dans un vieux squat que tout le monde connaît en ville. C’était une belle fête féministe, organisée entièrement par des meufs. Il y avait un tas de gens, c’était beau. Il y avait un dancefloor sans mecs cis (juste le dancefloor), et son traditionnel défilé de mecs cis qui veulent quand même en être parce que eux, ils se « tiennent à carreaux ».

J’ai discuté avec une copine fermière, Lulu. Elle est paysanne et s’occupe d’un petit centre équestre à côté de la ville. Elle est du genre très très offensive : elle doit exister au quotidien parmi les mecs de la conf’ et dans le milieu paysan de gauche, qui n’est pas exempt de masculinisme. Lulu conduira son tracteur dans le cortège, pour le 8 mars, qu’elle et quelques potes ont décoré avec des corps moulés dans le plâtre. La benne du tracteur servira pour les prises de parole. Je parle un peu de ce qui se prépare à Paris, sans savoir que les copines sont, au même moment, en train de se faire défoncer par les soldats de Lallement.

Paris

La fête se termine tôt : je prends le train de 10 heures pour aller au cortège parisien du dimanche. J’y retrouve sous la pluie Pauline et Carole. Pauline est venue sans son mec parce qu’elle n’assume pas d’être hétéro. Carole, elle, me raconte la marche d’hier et surtout les vannes qu’elles ont faites avant que ça dégénère : en passant devant Sephora: « Et voilà, on va perdre la moitié du cortège ». Elle ne respecte rien.

Autour de moi, tout le monde parle des violences d’hier. En tête, le cortège est lesbien et offensif. Une ligne de CRS marche à reculons. Ils sont faces à des centaines de meufs vénères qui crient : flics, violeurs, assassins. L’ambiance est tendue, un groupe d’une dizaine de mascus a pensé que c’était une bonne idée d’infiltrer le cortège lesbien pour tenter d’imposer leurs slogans et de répondre aux remarques par des insultes sexistes et homophobes. Les visages se ferment, dans le clapotis des grosses gouttes qui tombent dans les flaques sombres.

La pluie n’en finit plus de tomber et arrivé à Répu, le cortège se fait brièvement provoquer et attaquer par des fachos qui ont déployé une banderole raciste. Ils sont rapidement éjectés. Sur la place, tout le monde parle de la fête de Friction au Garage MU.

Enes

Moi, j’ai prévu de retrouver Enes, dont les mots me manquent. Dans le petit bistrot de Botzaris, je le retrouve attablé, au fond. Il se réveille à peine : il a fait une fête de tous les diables dans les catacombes. « J’ai fait le fou. On était deux cents, peut-être plus, dans une grande salle. Il fallait se glisser entre les squelettes pour y accéder, 10 minutes de dédale souterrain. De la techno, de minuit à midi ». Il sourit et nous nous regardons silencieusement. Il y a des traces de boue sur ses vêtements, son visage a un teint porcelaine, et ses yeux peinent à rester ouverts. je sais quel effort il a fait pour sortir me retrouver dans l’humide mois de mars. Enes n’est pas du genre à aller marcher le 8 mars, j’ai l’impression. Au fond, il me semble qu’il fait mine de comprendre le scandale quand je lui raconte que je suis en colère et triste pour le cortège lesbien. D’ailleurs, il change de sujet : 

« — T’as déjà baisé dans des backrooms ? (il fait exprès de parler fort afin que les tables d’à coté nous entendent).

— Ça dépend ce qu’on appelle baiser. En tout cas, il faut que je voie qui je touche et qui me touche. c’est indispensable. Et toi ?

— Exactement pareil. Hier, il y avait des backrooms crades. T’imagines un peu le délire, dans les cata, c’est quand même risqué.

— Je suis toujours partisan d’attendre d’être dans un lit.

— Une fois, au Berghain, ils avaient tendu un filet au dessus du dancefloor.

— Tu as fait l’amour sur le filet?

— Tu peux pas imaginer la sensation.

— Je peux essayer d’imaginer ».

Enes vit dans une insouciance euphorique. Il a récupéré un téléphone quelque part, de sorte que nous allons pouvoir nous voir davantage, tandis que je sens la germination de quelque chose de nouveau et d’excitant.

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