Vibrations #25 : Confinement et souvenirs

La mer est l’eau la plus pure et la plus souillée ; potable et salutaire aux poissons, elle est non potable et funeste pour les hommes.

Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 5.

Nous sommes calfeutrés. Oscar est parti dans une individualiste précipitation vers le calme temporaire de la Bretagne, et j’ai eu beau l’implorer de ne pas répandre par son voyage les germes dont il se rendrait responsable, il est parti. Et je suis en colère.

Il n’y a plus le choix, il ne faut plus aller travailler, quoi qu’on en dise. Il faut que les usines ferment. Grindr a mis en place une promotion : pendant quinze jours, on peut voir 300 profils de plus. « Pour discuter en toute sécurité depuis chez soi ». Grindr France pense que l’objectif de leur application est de « discuter ».

Enès m’a envoyé un message. Il fait également partie des gens décevants : il a recroisé son ex, son premier et long amour (je sais, l’histoire pourrait s’arrêter là, tout le monde en a déjà compris l’issue). Samedi soir, il m’a appelé : « Écoute, je suis parti avec lui quelques jours (c’était avant le confinement). J’espère que ça ne te rends pas triste et que tu ne m’en veux pas. Hein, ne m’en veux pas, s’il te plait.

— Ce n’est pas à toi de décider.

— Mais Achille, c’est juste une semaine, ça ne remet rien en question entre nous.

-Merci de m’avoir parlé, mais n’attends pas de moi que je te déculpabilise.

-T’es triste ? »

J’ai raccroché. Il ne s’agit pas d’être triste, il s’agit d’être déçu. 

La vie dans l’appartement s’organise : Mélanie, ma colocataire et moi sommes isolés au milieu des isolés. Surtout, se tenir éloigné des chaînes d’infos, et se rapprocher des amis qui ont des Ebooks à partager en pdf. 

Ce matin, j’ai pris des nouvelles d’Enès. Est-ce qu’il a décidé de rester là-bas ? Probablement, oui. Il me répond sans me respecter, je le déteste immédiatement. Comment peut-on se comporter comme ça dans un moment pareil ? Dans deux semaines, il aura rejoint la liste du passé, celle de laquelle j’aime dire qu’il ne ressort rien, qu’elle est bouclée. La liste du passé n’est jamais aussi solidement fermée qu’on le voudrait. Kamil me l’a rappelé, j’en ressens encore les violentes vibrations.

Confiné à Montreuil, avec la vue sur le parc des Guilands qui laisse tranquillement le printemps s’installer, et les oiseaux chantent au travers de la fenêtre. Quand je suis passé par le parc, dimanche dernier, les premiers bourgeons se formaient au bout des branches dans le soleil. C’était avant les sms, avant que je prenne à mon tour la mesure du danger. Chacun à notre rythme, nous avons progressivement arrêté de rire, arrêté de considérer une bise comme de la résistance, arrêté d’être cynique. Certain.e.s le sont encore.

Calfeutré. J’en veux à Oscar et à Enès, et je brûle d’envie d’envoyer le message interdit à Kamil. C’est interdit, mais puisque les circonstances ne sont plus les mêmes, puisqu’il n’y a plus de référence, puisqu’il faut éteindre la démesure plus qu’un incendie, alors peut-être que ce qui m’était interdit ne l’est plus. 

Arrête, Achille, tu sais bien que tu veux faire rejaillir quelque chose qui n’est plus, que tu es triste et déçu alors tu cherches autour de toi ce qui pourrait te réconforter. C’est humain.

Je me souviens d’un jour, à Prague. C’était notre deuxième année. J’étais en terminale, les choses devenaient dramatiques. Nous sentions tous les deux que nous nous approchions du point de non retour. C’était la période métallique, glacée et sombre de mes jours à Prague. Il faisait un froid sec, personne ne restait très longtemps dans les rues. Kamil m’attend à la sortie du lycée. Je ne dis au revoir à personne, puisque je ne parle à personne dans ma classe, je suis le garçon mutique et hautain qu’ils haïssent. Je ne veux pas rentrer dans leur club, je n’ai jamais essayé, je suis loin d’eux. Ils me haïssent aussi parce que je leur fais des regards auxquels je m’entraine le matin. Des regards que je veux terribles et terriblement distants.

Il fait froid, donc, et Kamil m’attend, il a emprunté la voiture de son beau-père. Une vieille Skoda Favorit rouge garée à l’américaine devant la grille. Elle fait un bruit qui énerve tout le monde, parce que Kamil est obligé de la faire monter dans les tours s’il ne veut pas qu’elle cale. Et si elle cale, avec le froid, c’est fichu, on est obligé de la pousser pour la réchauffer. Bref, il énerve tout le monde avec sa voiture et je le rejoins côté passager. Je suis heureux de le voir. Je l’embrasse dans le cou, entre sa chapka et le col de son blouson en cuir râpé. Il a une odeur de bonbon et de bière. 

« Et ta journée, jeune Achille. Pleine de mauvaises notes?

— Ça ne va pas si mal, tu sais, je sauve les meubles.

— Pourquoi tu sauves les meubles?

— C’est une expression française, Kamil. Ca veut dire maintenir suffisamment l’essentiel de mes notes pour…

— Je connais l’expression. Mais pourquoi tu cherches à sauver les meubles?

— Pour avoir mon bac.

— Pour avoir ton bac. Bien sûr. »

Nous avons de ces conversations qui lui donnent un air supérieur, lui qui a moins de deux ans de plus que moi, se donne l’attitude de celui qui sait plus, qui peut conseiller plus, et qui vous connait mieux que vous-même. Il m’agace quand il fait ça, mais ça ne dure jamais longtemps : nous retombons vite dans les fous rires qui secouent notre vie depuis plus d’un an. Nous retombons vite dans les bras l’un de l’autre, aussi. Il suffit que je lui dise « Is there anything you don’t know, Kamil? » pour qu’il comprenne.

C’est l’une des surprises de ce garçon qui en fait tant : nous partons voir sa grand-mère dans les montagnes. C’est à plus d’une heure de route, je ne serai jamais rentré avant la nuit.

« Avant la nuit ? Mais tu n’as pas besoin de rentrer avant la nuit. On revient demain matin.

— Mais je n’ai pas d’affaires!

— Je suis passé chez toi ? J’ai pris ton pyjama et ta brosse à dents. Et j’ai senti ton caleçon sale. »

Il me rend fou, il me regarde quelques secondes, rigolard.

« Mais comment tu es entré chez moi ?

— Il y avait ta mère, elle croit toujours que je suis dans ta classe. Je lui ai simplement dit que j’avais laissé un bouquin dans ta chambre. Elle était occupée avec des invités.

— Elle a toujours des invités ».

Dans le vrombissement de la Favorit qui file sur les lacets entre les parois abruptes des monts Jizerské, je pose ma main sur la sienne, sur le levier de vitesse. 

« Tu verras, ma grand mère fait une super cuisine, et elle a un tas d’histoire sur la guerre. Ma mère voulait que je lui apporte quelques bouteilles pour l’aider à passer l’hiver. Je me suis dit que ça te dirait d’explorer un peu ».

Nous arrivons après la tombée de la nuit dans la cour d’un chalet en bois, sur la pente boueuse et enneigée d’une montagne boisée. Les phares de la voiture s’éteignent en même temps que la lumière de l’entrée s’allume.

La grand-mère de Kamil vit seule, isolée dans ce petit bout de vallée où le portable ne passe pas. Elle parle suffisamment français pour s’excuser auprès de moi du désordre. Nous continuons la conversation en tchèque. Nous dinons, et elle parle beaucoup, et Kamil nous sert d’énormes verres de vin et nous sommes comme au cinéma, le feu crépite et elle explique l’invasion de la Bohème lorsqu’elle avait 9 ans. Moi, ivre, je ne peux pas m’empêcher de fredonner dans ma tête la chanson d’Aznavour. Kamil a deviné, parce qu’il sait bien qu’à chaque fois qu’on me parle de la Bohème je sifflote la chanson. De toute façon, elle parle trop vite ou alors j’ai bu trop de vin. Elle se rend compte que nous n’écoutons désormais qu’à moitié, cela fait maintenant presque 3 heures que Kamil a appuyé sur le bouton play.

Le chalet dispose de trois grandes chambres avec des lits gigantesques : les tchèques sont un peuple habitué au calfeutrement. Nous sommes enlacés, Kamil et moi, et nous nous racontons des blagues jusqu’au petit matin. Evidemment, nous ne sommes pas rentrés à Prague le lendemain.

Voila comment les choses dérapaient, à Prague. 

Nous y avons passé plus d’une semaine, loin du monde. Puisque le portable ne passait pas, j’ai emprunté le fixe de la grand-mère de Kamil pour mentir à mes parents. 8 jours. De confinement. A l’époque, c’était un confinement choisi, avec le garçon que j’aimais à la folie, et nous faisions l’amour presque sans discontinuer. Au point ou je n’en avais parfois plus envie. Nous restions toute la journée, alors que la neige tombait, à regarder les vieilles cassettes vidéos de la cinémathèque de Martha. Martha nous accueillait avec joie : elle n’avait pas souvent de visite. Et nous faisions la cuisine à la lueur d’une lampe à pétrole.

De ces jours-là, j’en garde des souvenirs humides et terriblement, profondément heureux. Il existe désormais, dans notre confinement, celui qui est imposé, une injustice parmi d’autres, celle qui distingue ceux qui sont enfermés avec quelqu’un avec qui ils peuvent coucher et les autres.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.