Voyage au bout du rouleau #2 : Les Garçons sauvages, flirt entre culture du viol et transphobie

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L’un des chats de l’auteure exprimant sa désapprobation vis-à-vis du film

Tout le monde hurle au génie vis à vis des Garçons sauvages. Il s’agirait d’une œuvre transgressive, edgy et « transgenre ». Aux yeux d’un public hétéro et complètement à côté de la plaque en ce qui concerne les vécus queer, ces éloges m’irritent profondément, mais ne m’étonnent pas. En revanche, le fait que des personnes LGBTQI tombent dans le panneau, ça me laisse extrêmement perplexe.

Pour résumer, la narration repose sur un groupe de jeunes garçons dont, graduellement et sans qu’ils contrôlent le processus, les seins poussent et les pénis tombent. Lorsque l’un d’eux proteste « Mais je suis un garçon, pas une fille ! », un autre personnage lui répond « Mais si, tu vas devenir une fille, ça va t’adoucir ».

Le réalisateur se targue d’avoir construit cette intrigue « surréaliste » et « fantastique ». Spoiler : il s’agit juste du vécu de milliers de personnes trans auxquelles la société a imposé une socialisation d’un genre qui ne leur correspond pas, envers lesquels l’approche du film est ultra exotisante. Ce n’est « fantastique » et « onirique » que pour les personnes cis qui n’ont jamais eu à se poser la question de leur identité de genre. Des personnes trans ont-elles seulement été consultées lors de l’écriture du scenario ?

« Être queer, ce n’est pas (juste) être sexy ; c’est d’abord subir de la violence systémique en permanence. »

Cher Bertrand Mandico, ce n’est pas parce que quelque chose ne correspond pas à ta réalité – mais correspond à celle vécue par des millions de personnes moins privilégiées que toi, que tu refuses de reconnaître – que c’est « surréaliste ». Réduire le vécu des personnes trans à un simple caractère subversif (vis-à-vis d’un mode de vie hétéronormé, toussa), c’est profondément insultant. Être queer, ce n’est pas (juste) être sexy ; c’est d’abord subir de la violence systémique en permanence. Nos sexualités constituent à la fois le fondement de ces violences et la résistance contre ces dernières. Quand tu n’es pas concerné, tu ne peux pas te permettre d’instrumentaliser ces sexualités à des fins artistiques et commerciales.

Le pire arrive. Ces violences ne sont pas ignorées dans le film. Elles y sont esthétisées. Parmi les innombrables scènes de viol, deux sont particulièrement marquantes. Premièrement, celle sur laquelle s’ouvre le film : un groupe de mecs enivrent une femme pour ensuite la violer et la tuer. Lors du procès qui s’ensuit, ils racontent que c’est elle qui les a fait boire avant de les supplier de la baiser. Tu trouves ça « onirique » ? Guess what, ça m’est arrivé. Exactement comme tu le mets en scène. Et je n’ai pas trouvé ça particulièrement onirique. Ça m’a plutôt donné envie de me suicider. Au sujet de cette scène, tu as osé déclarer : « La scène [de viol, ndlr] où Nathalie Richard est attachée nue sur un cheval, sur le papier, ça peut sembler cru et dur, mais […] je ne suis pas certain qu’il faille violenter le spectateur avec dureté, froideur et cynisme […] On peut faire passer des choses complexes autrement et créer sans doute un trouble plus profond ». Tu ne veux pas « violenter le spectateur » mais tu lui imposes de revivre à l’écran un traumatisme qu’on est nombreux à avoir traversé. Tu te crois « complexe » mais tu te contentes de reproduire ce que nous fait subir quotidiennement le système cishétéropatriarcal en termes de violences sexuelles. As-tu conscience qu’en produisant de telles « œuvres », tu te rends complice de ce système, en contribuant à l’alimenter ?

« T’es-tu seulement posé la question de la réception de ton film par les publics queer, non-cis, victimes de viols… ? »

L’autre scène qui m’a donné envie de vomir, c’est le viol d’un mec trans sur la plage. Tu sais, ce moment où son compagnon découvre qu’il a des seins et une chatte, et qu’il décide de l’humilier puis de le prendre de force. As-tu conscience que ton film sexualise (eh oui, le viol, ce n’est pas du sexe) les violences subies par des personnes précarisées dont tu n’as aucune idée de ce qu’elles vivent au quotidien ?

T’es-tu seulement posé la question de la réception de ton film par les publics queer, non-cis, victimes de viols… ? Même si tes prétentions sont « purement artistiques », tu ne peux pas faire abstraction de la portée sociale qu’implique la mise à l’écran de glissements d’identités de genre. Ce n’est pas anodin.

Tes privilèges t’aveuglent et tu confonds tes fantasmes avec nos vies. Tu as voulu créer un film choquant vis-à-vis des normes sociales mais la seule chose réellement choquante est ton inconséquence vis-à-vis des personnes qui, concrètement, et majoritairement hors de ta sphère bobo-arty, se heurtent à ces normes et se battent au quotidien pour y construire des alternatives. Je pense qu’il est pourtant possible de faire un film trash (et pas selon des critères normatifs), réellement avant-gardiste, à condition de preuve d’un minimum d’intelligence.

 

P.S. : c’est pas parce que tu fais jouer des garçons à des actrices (cis ?) que tu peux tout te permettre.

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