Revue berlingot : art fluide sur papier stupre

Berlingot est la première édition d’un magazine artistique créé par la toulousaine Marie Savage Slit où se concentre l’œuvre de quarante artistes de par le monde ayant œuvré et performé sur les sexualités, les genres et les corps. On y trouve de la photographie, de la broderie, de la sculpture, de l’illustration, de l’objet, des textes et ce dans une perspective érotique fluide et inclusive. « Le concentré érotique fluide » déploie au fil de ses pages des imaginaires sexuels prenant des formes variées.

Berlingot nous plait, il « décloisonne les sexualités, les genres et les transforme en un objet fluide précieux ». Il se veut « un support inclusif pour nos intimités, le reflet d’une fluidité organique sensible et excitée» où l’art se comprend comme une «pulsion sexuelle, libre et vivante ».

Dix rubriques à thèmes comme : « animal » « genderfuck » «  rectum versum » etc… où se retrouvent différentes œuvres d’artistes qui deviennent une réelle matière à fantasmes.

Il y a dans Berlingot une multitude de manières de penser les corps, les sexualités, les genres et les objets aux alentours. La ligne éditoriale étant l’essence même des désirs de nos corps simplement humains.

Ici, ça déconstruit à coup de poésie et de prose BDSM une norme fixatrice de nos érotismes, en même temps que Berlingot capte ce qui s’en échappe. On suit le talweg d’univers qui ne paraissent pas forcément rattachés les uns aux autres. Berlingot se fait espace de rencontre entre des pratiques artistiques, des artistes et des collectifs qui œuvrent sur les sexualités, les genres et les corps. Des références bien précieuses nous sont données (de lieux, de collectifs, des festivals) pour tisser du lien entre l’imaginaire et le réel. Des « évènements Berlingot » permettent aussi de continuer l’exploration en impliquant nos corps.

Berlingot est à lire, à explorer, à toucher et à écouter avec la sélection de sons qui l’ont fait vibrer et qu’il nous partage. En attendant le prochain numéro du magazine, Marie Savage Slit a accepté de répondre à nos questions.

Friction : Quel est ton parcours ?

Marie Savage Slit : Je dirais que j’ai un parcours érotique classique jalonné de questionnements et d’exploration, de liberté, et surtout ce sentiment de devoir créer sa propre place dans quelque chose de normatif. J’ai toujours eu ce sentiment un peu dépité face à la pauvreté de l’imagerie érotique, que ce soit dans l’esthétique ou les rôles genrés.
A titre personnel, je suis dans une relation libre et je me considère comme pansexuelle, et ma relation au genre est non-binaire ou genderfuck.

Depuis quand mènes-tu cette démarche, les enjeux rêvés et visés de ce projet ? Pourrais-tu nous raconter la naissance du projet « berlingot » et son parcours ?

Les prémices de Berlingot remontent à 2 ans maintenant avec au départ l’envie de faire une expo collective sur le plaisir féminin. Nous étions deux à l’impulsion du projet au départ. Assez vite, les réponses des artistes participantes ont été enthousiastes et nous nous sommes retrouvées avec 15 artistes à exposer. Il fallait donc trouver un lieu, grand et adéquate. Ce fut compliqué et l’été passant par là, mes envies se sont affinées, mon amie a eu d’autres projets, et il était ensuite évident que je devais continuer à piloter Berlingot seule, dans un axe explorant la fluidité du genre et des sexualités. Rester au plus proche de ce qui impulsait ma motivation, ma zone d’exploration.
Les enjeux sont bien sûr artistiques et sociaux : donner de la visibilité à des artistes qui me touchent, valoriser leur travail, les confronter, créer des nouvelles choses en les compilant, et social voire politique, car c’est une façon d’élargir l’imaginaire érotique, la tolérance et l’ouverture des esprits et des corps. Le ton choisi est emprunt de liberté et de rock’n roll.

Comment as-tu sélectionné les artistes ? Affinités humaine, artistique, politique ?

Pour le numéro 1, j’ai gardé une partie des artistes qui étaient embarquées dans le projet d’expo, puis j’ai sélectionné et contacté beaucoup d’autres artistes en France et à l’international, simplement parce que j’aimais leur travail. A chaque fois les retours ont été enthousiastes : cela m’a porté et boosté. Pour le numéro 2 c’est pareil je pars à la recherche de perles qui me font vibrer et qui explorent les mêmes axes que Berlingot, je tiens à garder la ligne des 40 artistes internationaux.
Ensuite je passe beaucoup de temps à piocher, sélectionner, assembler, compiler, et j’aime laisser la mise en page reposer sans y jeter un oeil et y revenir un mois plus tard pour peaufiner. C’est vraiment une méthode de travail proche de l’artisanat. J’aime prendre du temps pour façonner, tisser les liens entre les pages. Ce sera annuel donc autant prendre le temps pour que chaque numéro soit léché.

Ce livre Berlingot est une rencontre de différents imaginaires sexuels et de différentes pratiques : qu’ont-ils comme points communs qui t’ont donner envie de les rassembler dans ce projet ?

Le point commun à toutes les images et tous les mots, c’est tout d’abord qu’ils me font vibrer. Ensuite il faut que l’esthétique corresponde au projet, et que le propos soit en lien avec la ligne éditoriale, c’est à dire qu’on retrouve cette notion d’exploration du genre et des sexualités, qu’on y voit quelque chose de non-hétéronormé, et dans un rapport au genre hors des codes habituels.

Tout dans Berlingot s’articule avec des éclaboussures de mots. Qu’est-ce-que la poésie a à voir avec les corps ?

J’aime bien ce terme ‘éclaboussures de mot’, ça me parle. Oui, c’est aussi important de poser des mots sur cette exploration et sur notre rapport au(x) corps. C’est pas forcément la poésie qui m’importe c’est surtout la notion d’écho entre une image et un mot écrit. Pour moi, il se passe quelque chose lorsqu’on associe des images ensemble, des images et des mots. Ces nouvelles choses créées sont impalpables et deviennent ensuite matière à réflexion, même si cela est inconscient.

La réception de Berlingot ?

Le numéro 1 est donc sorti en juin dernier, et les retours sont très bons. On me parle d’objet, de livre, de qualité, de quelque chose de nouveau, de quelque chose de précieux. Le numéro 2 sera différent, plus imbibé de masculin je crois, et allant explorer un peu plus loin encore le genre. Je vois cela comme une collection, avec un fil narratif. Les premiers évènements liés à la revue ont lieu cet automne à Toulouse. Il a eu un premier workshop le week-end dernier, lié au shibari avec Amaury Grisel et Franckie Vega, qui s’est très bien passé. Cette semaine, il y a La Veillée Berlingot au cabaret le Kalinka une soirée avec des performances, lectures, projections, jeux participatifs, shibari..et un deuxième workshop avec Misungui a lieu sur l’éjaculation féminine (Squirt). Donc petit à petit le projet s’implante et prend vie, et il est important pour moi que ce projet permette de créer des liens entre les images et le réel.

Ton expérience du crowdfunding ?

Une vraie aventure, dans le sens ou c’est beaucoup beaucoup de boulot, en amont, pendant, et après. Surtout à gérer seule avec le quotidien et le boulot en plus, et de façon intense, et stressante. Sans le crowdfunding, le projet n’existait pas.
Donc ce fut assez fou de voir la sauce prendre, les gens soutenir le projet, le relayer. Je me suis battue pour que cela marche, chaque jour, envoyer des mails, en France et à l’international, faire du community management, déposer des flyers, relancer, alimenter les réseaux sociaux…La plateforme suisse We make It a été idéale pour mon projet, et l’équipe est top. Heureusement, j’avais anticipé, et toute la maquette du numéro 1 était prête avant de me lancer là dedans. Cela aurait été trop compliqué à gérer en parallèle. En revanche, on ne m’y reprendra pas de si tôt ! Si je dois en refaire un, je me trouverais une équipe : ce sera moins épuisant. J’en tire quand même une belle fierté et le jour ou j’ai reçu la livraison des 500 exemplaires du numéro 1, une belle émotion m’a enveloppé et nourrie.

Marie Savage Slit / Direction artistique Berlingot

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